Libération : Portrait 08/02/1997 à 21h51
Ca fait quoi d'être candidate dans une circonscription impossible et sous quota? «Je préfère le terme de circonscription réservée, si ça ne vous dérange pas, corrige la dame en souriant. Ce mot de quota me choque par l'utilisation que tant d'hommes en font... mais c'est vrai que je suis inconnue, fauchée et tout à fait oustider. D'ailleurs, je ne suis toujours pas dans ma peau de candidate. J'ai l'impression de passer du plongeoir à la fosse.»
Marie-Laure Meyer, ou l'ingénue des quotas. Seule socialiste en piste à Nanterre dans la 6e circonscription des Hauts-de-Seine pour les législatives de 1998, elle a l'allure scoute de celles qui n'ont pas compris, ou voulu comprendre, que l'entrée à l'Assemblée nationale passait aussi, jusque-là, par un stage chez le coiffeur. «Aujourd'hui, sourit-elle, vous avez de la chance, j'ai mis des mocassins; mais, à la mairie, j'y vais souvent en baskets; il arrive qu'on me le reproche...» Peu connue dans la ville, bien qu'elle en soit maire adjoint à l'emploi depuis un an et demi, elle vit avec son mari, ses trois enfants, son chien et son chat blanc dans l'une de ces petites maisons qui, près de la préfecture de Nanterre, ont grandi comme des jouets éducatifs au pied des grands immeubles: univers minéral et dégagé qui, selon elle, «mélange l'urbain déchaîné et le village». Elle semble épuisée; la nuit blanche précédente, 65% des militants locaux l'ont enfin choisie. Ils ne pouvaient faire autrement: elle était seule candidate. Elle l'aurait d'ailleurs été «même si ce n'avait pas été une circonscription réservée». Certaines militantes lui ont aussitôt conseillé de modifier son esthétique réfractaire, qui ne date pas d'hier. A Science-Po, voilà vingt ans, elle allait aux cours coiffée avec des nattes, Journal de Mickey sous le bras. «Par esprit de contradiction, parce qu'ils affectaient tous de lire le Monde là-dedans... même si, en fin de cours, ils me piquaient Mickey.»
Une fois sortie de cette élégante fabrique de trois-pièces intellectuels, elle continua ses facéties en effectuant des boulots de standardiste et de perforatrice chez un agent de change. «Mais j'étais très mauvaise perforatrice, admet-elle. Il ne suffit pas de faire des études pour être bonne à tout.» Militante de rien, inscrite nulle part, quoique de gauche, elle apprit à cette occasion ce qu'était la peur idéologique: le 11 mai 1981, son employeur paniqué lui conseille de chercher du travail ailleurs. Sa touche naturelle n'est guère celle de l'élégante et rigide sénateur-maire communiste de la ville, Jacqueline Fraysse-Cazalis, qui a décidé de briguer la place de député, ni celle de l'autre fauve dominant du cru, le maire RPR de Suresnes et député sortant Christian Dupuy. Entre ces deux-là, la socialiste de 38 ans fait a priori figure de résidu sans grande chance de succès; mais elle réfute le rôle d'alibi mal fagoté que lui ont taillé en douce plusieurs socialistes locaux: «Je ne crois pas qu'il faille faire des quotas une institution, mais si, utilisés une fois, ils permettent de "booster certaines femmes, alors, c'est une bonne chose. Jusqu'ici, la plupart des femmes n'étaient jamais assez légitimes pour être investies, ni assez souvent investies pour être légitimes.»
Nanterre fut désigné, en novembre dernier, comme l'une des 167 circonscriptions réservées aux femmes, «parce que c'était une circonscription sans élu socialiste sortant et parce que le battu de 1993, Michel Sapin, ne se représentait pas», résume Laurent Elghozi, premier des adjoints socialistes à la mairie, très hostile à la «connerie» des quotas. Il y avait une autre raison, plus concrète: Catherine Tasca, ancienne ministre, devait être la femme providentielle. «Si elle était venue, précise Marie-Laure Meyer, je n'aurais pas insisté...» Mais quelques jours avant les dépôts de candidature, en janvier, la parachutée se décide pour une autre drop-zone: Trappes (Yvelines), sans doute plus facile.
Les socialistes de Nanterre-Suresnes n'ont plus que Marie-Laure Meyer: «Une candidature par défaut, gémit un membre de la section. Une seule femme socialiste, inconnue de surcroît, pour 60 000 électeurs, ce n'est pas comme ça qu'on va crédibiliser le parti...»
D'autant qu'elle est socialiste de fraîche date: elle ne s'est inscrite qu'en 1993, après la défaite aux législatives, «quand ça sortait du PS plus que ça n'y entrait». Pourquoi? «Je trouve intéressant de construire dans un parti dont le fonctionnement est assez démocratique pour que j'y sois investie.» Les questions qu'elle se pose sont citoyennes. «Peut-on encore proposer un système économique qui soit social?» Comment «réconcilier le monde avec la politique» et établir la «proximité»? Marie-Laure Meyer estime qu'elles valent «d'aller à la castagne». On touche ici au caractère ferrugineux de la dame: sous des lunettes enfantines, il fleurit dans des prunelles de violette glacée. Marie-Laure Meyer se dit «teigneuse», quasiment par nécessité, puisqu'«à partir du moment où il y a peu de femmes en politique, celles qui en font ont nécessairement un caractère particulier».
Son itinéraire présocialiste lui a donné cette patine qu'on n'avait pas repérée au premier abord. Après avoir quitté les perforatrices de son agent de change, elle entra dans un organisme chargé de promouvoir les PME à l'étranger. Pendant quinze ans, elle a parcouru le monde au son du béton, avec les hommes du bâtiment. Elle a appris l'anglais et un peu le chinois, se passionne pour l'Asie. A 32 ans, elle décide de suivre une formation pour travailler à l'étranger «aux Etats-Unis ou en Chine». La politique, elle y pense peu. «Il n'y avait aucune culture militante dans ma famille. Mon père travaillait à la SNCF. Ma mère vient de découvrir que nous avions un ancêtre auvergnat, élu du tiers état en 1789, qui a voté l'abolition de la gabelle. C'est à peu près tout...» L'engagement est né d'un drame. Un jour de 1990, son époux, un ingénieur, est victime d'un grave accident opératoire. Il y perd une jambe et son autonomie. «Tous nos projets sont tombés à l'eau. Il a fallu se reconstruire à Nanterre, où nous vivions. Je me suis mise à regarder autour de moi. Et qu'est-ce que j'ai vu? Un quartier. Les gens nous y ont énormément aidés. Ils ont donné, donné. On ne pourra jamais rendre.» La politique locale est le nouveau carburant de cette femme arrêtée, meurtrie. Elle devient consultante en emploi et formation, découvre la ville et ses clochers, adhère à Agir, le mouvement de Martine Aubry, dont elle est aujourd'hui présidente sur le département: «Le pouvoir n'appartient pas qu'aux politiques, se dit-elle. Il faut lutter contre la perte de citoyenneté.» L'absence des députés socialistes, lors du vote de la loi Debré sur les étrangers, l'a «choquée». De même, elle préfère ne pas s'étendre sur l'atmosphère de «tout pouvoir-spectacle» du dernier Mitterrand, un moment «sans dynamique, où il n'y avait plus que des espaces de pouvoir placés les uns à côté des autres». Désormais, Marie-Laure Meyer a un an pour donner vie à sa candidature réservée. «Je dois me trouver un espace d'existence propre. L'étranger me manque... Peut-être que je recrée des aventures en politique?» Et elle pouffe légèrement, comme si la vie était un rêve, bon ou mauvais, qu'il s'agit malgré tout d'enfourcher.
Marie-Laure Meyer, 38 ans, est candidate PS à Nanterre aux législatives. Novice, inconnue, investie par la grâce des «quotas». La femme quota.
LANÇON PhilippeCa fait quoi d'être candidate dans une circonscription impossible et sous quota? «Je préfère le terme de circonscription réservée, si ça ne vous dérange pas, corrige la dame en souriant. Ce mot de quota me choque par l'utilisation que tant d'hommes en font... mais c'est vrai que je suis inconnue, fauchée et tout à fait oustider. D'ailleurs, je ne suis toujours pas dans ma peau de candidate. J'ai l'impression de passer du plongeoir à la fosse.»
Marie-Laure Meyer, ou l'ingénue des quotas. Seule socialiste en piste à Nanterre dans la 6e circonscription des Hauts-de-Seine pour les législatives de 1998, elle a l'allure scoute de celles qui n'ont pas compris, ou voulu comprendre, que l'entrée à l'Assemblée nationale passait aussi, jusque-là, par un stage chez le coiffeur. «Aujourd'hui, sourit-elle, vous avez de la chance, j'ai mis des mocassins; mais, à la mairie, j'y vais souvent en baskets; il arrive qu'on me le reproche...» Peu connue dans la ville, bien qu'elle en soit maire adjoint à l'emploi depuis un an et demi, elle vit avec son mari, ses trois enfants, son chien et son chat blanc dans l'une de ces petites maisons qui, près de la préfecture de Nanterre, ont grandi comme des jouets éducatifs au pied des grands immeubles: univers minéral et dégagé qui, selon elle, «mélange l'urbain déchaîné et le village». Elle semble épuisée; la nuit blanche précédente, 65% des militants locaux l'ont enfin choisie. Ils ne pouvaient faire autrement: elle était seule candidate. Elle l'aurait d'ailleurs été «même si ce n'avait pas été une circonscription réservée». Certaines militantes lui ont aussitôt conseillé de modifier son esthétique réfractaire, qui ne date pas d'hier. A Science-Po, voilà vingt ans, elle allait aux cours coiffée avec des nattes, Journal de Mickey sous le bras. «Par esprit de contradiction, parce qu'ils affectaient tous de lire le Monde là-dedans... même si, en fin de cours, ils me piquaient Mickey.»
Une fois sortie de cette élégante fabrique de trois-pièces intellectuels, elle continua ses facéties en effectuant des boulots de standardiste et de perforatrice chez un agent de change. «Mais j'étais très mauvaise perforatrice, admet-elle. Il ne suffit pas de faire des études pour être bonne à tout.» Militante de rien, inscrite nulle part, quoique de gauche, elle apprit à cette occasion ce qu'était la peur idéologique: le 11 mai 1981, son employeur paniqué lui conseille de chercher du travail ailleurs. Sa touche naturelle n'est guère celle de l'élégante et rigide sénateur-maire communiste de la ville, Jacqueline Fraysse-Cazalis, qui a décidé de briguer la place de député, ni celle de l'autre fauve dominant du cru, le maire RPR de Suresnes et député sortant Christian Dupuy. Entre ces deux-là, la socialiste de 38 ans fait a priori figure de résidu sans grande chance de succès; mais elle réfute le rôle d'alibi mal fagoté que lui ont taillé en douce plusieurs socialistes locaux: «Je ne crois pas qu'il faille faire des quotas une institution, mais si, utilisés une fois, ils permettent de "booster certaines femmes, alors, c'est une bonne chose. Jusqu'ici, la plupart des femmes n'étaient jamais assez légitimes pour être investies, ni assez souvent investies pour être légitimes.»
Nanterre fut désigné, en novembre dernier, comme l'une des 167 circonscriptions réservées aux femmes, «parce que c'était une circonscription sans élu socialiste sortant et parce que le battu de 1993, Michel Sapin, ne se représentait pas», résume Laurent Elghozi, premier des adjoints socialistes à la mairie, très hostile à la «connerie» des quotas. Il y avait une autre raison, plus concrète: Catherine Tasca, ancienne ministre, devait être la femme providentielle. «Si elle était venue, précise Marie-Laure Meyer, je n'aurais pas insisté...» Mais quelques jours avant les dépôts de candidature, en janvier, la parachutée se décide pour une autre drop-zone: Trappes (Yvelines), sans doute plus facile.
Les socialistes de Nanterre-Suresnes n'ont plus que Marie-Laure Meyer: «Une candidature par défaut, gémit un membre de la section. Une seule femme socialiste, inconnue de surcroît, pour 60 000 électeurs, ce n'est pas comme ça qu'on va crédibiliser le parti...»
D'autant qu'elle est socialiste de fraîche date: elle ne s'est inscrite qu'en 1993, après la défaite aux législatives, «quand ça sortait du PS plus que ça n'y entrait». Pourquoi? «Je trouve intéressant de construire dans un parti dont le fonctionnement est assez démocratique pour que j'y sois investie.» Les questions qu'elle se pose sont citoyennes. «Peut-on encore proposer un système économique qui soit social?» Comment «réconcilier le monde avec la politique» et établir la «proximité»? Marie-Laure Meyer estime qu'elles valent «d'aller à la castagne». On touche ici au caractère ferrugineux de la dame: sous des lunettes enfantines, il fleurit dans des prunelles de violette glacée. Marie-Laure Meyer se dit «teigneuse», quasiment par nécessité, puisqu'«à partir du moment où il y a peu de femmes en politique, celles qui en font ont nécessairement un caractère particulier».
Son itinéraire présocialiste lui a donné cette patine qu'on n'avait pas repérée au premier abord. Après avoir quitté les perforatrices de son agent de change, elle entra dans un organisme chargé de promouvoir les PME à l'étranger. Pendant quinze ans, elle a parcouru le monde au son du béton, avec les hommes du bâtiment. Elle a appris l'anglais et un peu le chinois, se passionne pour l'Asie. A 32 ans, elle décide de suivre une formation pour travailler à l'étranger «aux Etats-Unis ou en Chine». La politique, elle y pense peu. «Il n'y avait aucune culture militante dans ma famille. Mon père travaillait à la SNCF. Ma mère vient de découvrir que nous avions un ancêtre auvergnat, élu du tiers état en 1789, qui a voté l'abolition de la gabelle. C'est à peu près tout...» L'engagement est né d'un drame. Un jour de 1990, son époux, un ingénieur, est victime d'un grave accident opératoire. Il y perd une jambe et son autonomie. «Tous nos projets sont tombés à l'eau. Il a fallu se reconstruire à Nanterre, où nous vivions. Je me suis mise à regarder autour de moi. Et qu'est-ce que j'ai vu? Un quartier. Les gens nous y ont énormément aidés. Ils ont donné, donné. On ne pourra jamais rendre.» La politique locale est le nouveau carburant de cette femme arrêtée, meurtrie. Elle devient consultante en emploi et formation, découvre la ville et ses clochers, adhère à Agir, le mouvement de Martine Aubry, dont elle est aujourd'hui présidente sur le département: «Le pouvoir n'appartient pas qu'aux politiques, se dit-elle. Il faut lutter contre la perte de citoyenneté.» L'absence des députés socialistes, lors du vote de la loi Debré sur les étrangers, l'a «choquée». De même, elle préfère ne pas s'étendre sur l'atmosphère de «tout pouvoir-spectacle» du dernier Mitterrand, un moment «sans dynamique, où il n'y avait plus que des espaces de pouvoir placés les uns à côté des autres». Désormais, Marie-Laure Meyer a un an pour donner vie à sa candidature réservée. «Je dois me trouver un espace d'existence propre. L'étranger me manque... Peut-être que je recrée des aventures en politique?» Et elle pouffe légèrement, comme si la vie était un rêve, bon ou mauvais, qu'il s'agit malgré tout d'enfourcher.
Marie-Laure Meyer en 5 dates
- 13 janvier 1959 : Naissance à Nice.
- 1985 : Installation à Nanterre.
- 1993 : Inscription au Parti socialiste après les «Assises de la transformation sociale».
- 1995 : Maire adjoint de Nanterre à l'emploi et à la formation.
- 4 février 1997 : Désignée candidate pour les législatives de mars 1998 sur la circonscription de Nanterre-Suresnes.



ShareThis


Les commentaires récents