En 2003, je me suis retrouvée au Salon du Livre pour signer des exemplaires de mon bouquin qui venait de paraitre. un peu abasourdie de me sentir ainsi exposée derrière une pile d'ouvrages. A ma droite, un homme âgé, à la mèche blanche intellectuelle, et au regard inquiet d'un hibou sorti de son trou inopinément. A ma gauche, une jeune femme au look branché et timide.
Les visiteurs s'engouffrent dans le salon, nous sommes un dimanche après-midi, c'est asphyxiant. Autant écrire un livre m'a permis de clarifier mes émotions, de dépasser la tuerie de Nanterre et la mort de mes collègues pour revenir sur le terrain de l'action politique, autant cette forme d'exhibition publique, assise derrière une table, face à des gens qui jettent un oeil indifférent ou se noient dans la compassion, est difficile. Oui, je peux en parler mais pas comme ça, pas ici.
Je détourne le regard vers mes voisins : le hibou clignote l'oeil rivé sur son stylo, la jeune femme, très digne, s'ennuie. Je me penche pour voir le titre de son livre et engager la conversation : "Dans l'enfer des tournantes".
Et je réalise subitement que cette jeune femme si sage, si tranquille sur sa chaise, a défrayé la chronique en osant parler de cequ'elle a subi, une des pires violences qui puissent être infligées à un individu à part la mort : le viol collectif répété et tout ce qui l'accompagne, la culpabilité de son impuissance, la honte d'être traitée comme un objet, l'atroce impression de ne plus être "bonne qu'à ça". Et elle toujours là debout, elle a eu le courage de porter plainte, le courage de parler, la capacité de porter publiquement dans un livre ce qui lui est arrivé pour l'éviter à d'autres.
Nous avons parlé de la pluie et du beau temps, de son joli blouson, de la foule qui passait. A la fin du créneau horaire qui nous avait été attribué, nous nous sommes levées, je lui ai acheté son livre, qu'elle m'a dédicacé et là j'ai enfin réussi à trouver des mots pour lui dire mon respect pour son témoignage. Elle m'a regardé en face et elle m'a dit : "vous êtes élue, est-ce que si une fille vient vous dire ce qu'elle a subi vous l'aideriez ?". J'ai eu honte, honte pour tous ceux qui ne l'avaient pas crue, pas soutenue. Et je l'ai remercié d'avoir osé parler.
Samira est morte d'un cancer la semaine dernière, elle n'avait pas trente cinq ans. Toute sa vie d'adulte a été consacrée à tenter de faire face aux conséquences des actes irresponsables de quelques jeunes machos qui croient encore qu'une femme est un objet, de plaisir ou de reproduction.
Toutes les femmes sont des êtres humains, tous les êtres humains ont le droit de refuser un rapport sexuel et de pouvoir en appeler au droit et à la justice pour sanctionner un viol ou un attouchement.
Le fantasme de l'humiliation de l'autre pour se sentir moins faible est ravageur. Certains en sont détruits à vie, d'autres reproduisent cette violence subie, d'autres enfin, comme Samira, lèvent haut leurs souffrances pour faire avancer notre société. A nous d'être capables de porter ce flambeau.



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